La rédaction du site de la Fondation Charles de Gaulle a rencontré Hermann Kusterer, ancien interprète officiel du chancelier Adenauer et à ce titre présent à tous les entretiens entre de Gaulle et Adenauer à partir de novembre 1958. Dans son entretien, il nous livre son sentiment tant sur le métier d'interprète que sur son expérience de traducteur du général de Gaulle.

Vous étiez présent en tant qu'interprète officiel dans toutes les rencontres de Gaulle-Adenauer à partir de novembre 1958. Quel a pu être votre rôle dans une relation qui relève incontestablement d'un double registre politique et amical ?

Hermann Kusterer : L'interprète n'est, pour le dire dans une image, que la courroie de transmission entre deux roues ou systèmes de rouages qui autrement ne pourraient se mettre en mouvement au même rythme. Il faut donc qu'il soit parfaitement adapté. Si la courroie est un tant soit peu trop large, les roues ne réagissent pas comme il faut. Si elle est trop serrée, elle éclate et les roues s'arrêtent.

Il faut donc que l'interprète s'imbrique, véritablement entre, dans la communication entre deux personnages de la manière la plus discrète au point que l'on ne s'aperçoive presque pas de sa présence. Ceci est d'autant plus important, lorsque les entretiens - comme toutes celles entre le Général et le Chancelier - se passent en interprétation consécutive, que donc, surtout dans les tête-à-tête, il règne une grande intimité. Cette imbrication va loin, au-delà des simples mots échangés. J'aime dire que l'interprétation est complètement réussie quand les interlocuteurs s'entendent comme s'ils se parlaient directement, sans intermédiaire.

A cet égard, il est intéressant de noter que le Chancelier, dans ses Mémoires, à propos des entretiens avec le Général de Gaulle, dit à plusieurs reprises qu'ils « n'avaient pratiquement pas besoin d'interprète puisque le Général comprenait bien l'allemand et moi le français » … alors qu'en fait, toutes les interventions furent traduites sans exception.Ainsi le Général disait souvent : « Oui, j'ai compris, mais traduisez toujours ». Si, donc, j'ai pu jouer un rôle quelconque, c'est en leur permettant de se comprendre réellement en profondeur comme s'ils n'avaient pas besoin de moi.
 

Comment traduit-on de Gaulle ?

HK. : Dès les premières paroles du Général que j'avais à traduire, à Bad Kreuznach, en novembre 1958, je sentais, comme je dis irrespectueusement dans mon livre [NDLR. Le Général et le Chancelier, economica, 2001], que sa façon de s'exprimer me « convenait » (nous étions toujours deux interprètes — Jean Meyer et, plus tard, Paul Falkenburger du coté français — et moi, la « part » du Général me revenant). Certes, le défi fut énorme. Régulièrement, chacune de ses phrases caractéristiques, très longues, couvrait plusieurs pages de mon bloc-notes. Et il développa sa pensée d'affilé — 10 minutes, 20 minutes. Une fois, dans une réunion plénière, M. Couve de Murville [NDLR. le Ministre des Affaires Etrangères du Général] tira le Général au bras, lui murmurant visiblement qu'il fallait peut-être interrompre pour me permettre à traduire, sur quoi le Général se tourna vers moi et demanda de sa voix inimitable : « Vous me suivez toujours ? », à quoi je répondais : « Oui, mon Général ! », le Général ajouta : « Alors je m'en vais finir » et continua pour cinq minutes encore.

Mais y arriver — et j'y arrivais — porta mon expérience d'interprète (et plus tard, à la demande du Général lui-même, de traducteur de ses Mémoires d'espoir) à un comble inégalé à ce jour. Et de pouvoir sentir que le Général en fut content et me faisait entière confiance, y ajoutait encore davantage. Traduisant, tout récemment, pour le site internet de la Fondation de Gaulle, ses discours et les citations, j'ai eu le bonheur de refaire la même expérience, de retrouver la même sensation. J'ai toujours essayé non pas seulement de dire ce qui était dit, mais aussi, comment cela était dit. Pour cela, il faut entrer très profondément dans l'esprit de celui qui parle. De ne pas se contenter des seuls mots, mais de saisir la pensée profonde, celle cachée derrière les mots utilisés (y compris les sentiments la portant), pour la reconstituer ensuite dans l'autre langue aussi près que possible des mots originaux. Or, j'ai pu constater que cette pensée-là, presque miraculeusement, s'ouvrit aisément à mon esprit.

Au point que je puisse affirmer qu'il n'y a personne que j'aime — et crois pouvoir — traduire autant que Charles de Gaulle. C'est de lui que je tiens, d'ailleurs, le plus beau compliment que j'aie jamais reçu. A la fin de son voyage triomphal en Allemagne [NDLR. le voyage officiel du 4 au 9 septembre 1962], assis, silencieusement avec Adenauer, et visiblement fatigué après ces jours épuisants, au fond de la voiture le ramenant de Ludwigsburg à l'aéroport de Stuttgart, il dirigea tout à coup l'index de sa main droite sur ma poitrine et dit : « Cela vous sera difficile à traduire, puisque je veux parler de vous. Je vous félicite, non pas pour votre compétence technique qui est d'ailleurs excellente, mais parce que vous comprenez le fonds des choses, et en le disant, vous en améliorez parfois l'expression. »

Publié le 15/10/12

Modifié le 13/11/19

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