La destruction des Juifs d’Europe constitue une « page glorieuse »… mais à dissimuler.

 
 

Le secret d'Himmler : exterminer tous les Juifs

En 1943, Himmler fait un discours devant des officiers SS à Poznan (Pologne) dans lequel il parle ouvertement de l'extermination du peuple juif. Il déclare : « C'est une page glorieuse, une page qui ne sera jamais écrite et qui devra rester secrète à jamais». Puis, il va prendre des mesures pour liquider tous les camps qui sont sous son contrôle.


Les 4 et 6 octobre 1943, profitant d’une grande réunion de hauts responsables policiers, militaires et civils nazis dans la ville de Posen (aujourd’hui Poznan, en Pologne), Heinrich Himmler aborde ouvertement, devant un public déjà informé, la question de la Shoah dans les termes suivants : « C’est une page non encore écrite de notre histoire, une page glorieuse qui ne devra jamais être écrite ». Pour Himmler, le meurtre de millions de personnes est donc à la fois un acte glorieux et un secret.

À ses yeux, sa génération a eu le courage d’affronter l’ennemi de la race germanique – les Juifs – avec des moyens « radicaux », qui aboutissent à la destruction totale de cet ennemi : c’est un mérite qu’il faut reconnaître aux disciples du Führer. En même temps, cette solution, adoptée par une élite, ne peut être comprise de la grande masse du peuple allemand, restée sensible et prisonnière de la vieille morale chrétienne du respect de la vie et de l’aide au prochain – Himmler le déplore souvent dans ses discours. Le secret doit donc être gardé, car les Allemands ne comprendraient pas, et le monde non plus. Or on sait que, très rapidement, dès l’été 1941, les massacres de masse commis à l’Est sont connus des Alliés.

Mais ce qui doit rester un secret absolu est le meurtre industriel des Juifs de Pologne, puis de ceux de tout l’Ouest de l’Europe, dans les centres de mise à mort. Or ce secret n’est pas tenable : trop de fonctionnaires civils et de policiers sont impliqués dans la ghettoïsation, le recensement, le transport et le meurtre de millions de Juifs européens pour que, malgré les consignes les plus strictes, les rumeurs ne circulent pas. Par ailleurs, les camps de la mort sont établis à proximité de villages (comme Sobibor), de villes (Auschwitz) ou de voies ferrées très fréquentées (Treblinka).

L’historien allemand Peter Longerich (dans son livre Nous ne savions pas, traduit en France en 2008 aux éditions Héloïse d’Ormesson) montre que les informations circulent, mais que, agglomérées en rumeurs terribles, elles semblent souvent trop invraisemblables et farfelues pour être crues : des millions de personnes, gazées ? Allons donc…

Au fond, la hiérarchie nazie compte bien sur le caractère exorbitant – et donc inconcevable – de ses crimes pour se couvrir : de telles rumeurs ne peuvent que provenir de forces qui veulent nuire à l’Allemagne et qui pratiquent une Greuelpropaganda (« propagande monstrueuse »). Aujourd’hui encore, le caractère extrême des crimes nazis est utilisé par les négationnistes pour les nier : le « Allons donc » qui en appelle au bon sens des incrédules n’a pas fini de servir, et les négationnistes sont devenus les idiots utiles du nazisme, quand ils croient à ce qu’ils disent, ou ses derniers représentants, quand ils savent qu’ils mentent.
 

 
 

Le secret d'Himmler : l'opération 1005

A Sobibor, la fin annoncée par Himmler des gazages supposait de supprimer les 600 détenus qui en avaient été les témoins. Mais au mois d'octobre, ceux-ci lancèrent une révolte tuant plusieurs officiers et de nombreux gardes allemands et ukrainiens. Sur les 300 détenus qui réussirent à s'échapper, plus de 100 furent repris et exécutés. Après la révolte, le camp de Sobibor fut fermé. Himmler décide alors d'abattre tous les Juifs par crainte de nouvelles révoltes. L'opération 1005 consistait à effacer toute trace du massacre, en brûlant les corps sur des bûchers.


Himmler voulait empêcher l’histoire d’être écrite : il a ordonné la destruction méticuleuse du maximum de preuves de la Shoah : archives brûlées, corps déterrés et réduits en cendres, centres de mise à mort démantelés, fours crématoires dynamités…

Dès la fin 1942, les premiers camps sont détruits, des arbres plantés sur leur site, et des fermes installées, comme si rien ne s’y était déroulé. L’objectif est alors de garder le secret envers la grande masse du peuple allemand. Par la suite, dans la panique croissante d’une débâcle inéluctable, il s’agit de masquer les traces d’un crime inouï pour pouvoir négocier une possible alliance avec les pays de l’Ouest contre l’URSS. Himmler, qui anticipait la guerre froide, savait que l’alliance contre le IIIe Reich allait se disloquer et espérait, en 1945 du moins, pouvoir faire front commun contre le « bolchevisme ».

Pour cela, il fallait un brevet d’honorabilité : la Shoah était censée ne jamais s’être produite.
 

himmler

Heinrich Himmler en 1933.
Jusqu’au dernier. La Destruction des juifs d’Europe. Crédit Photo : © AKG.

L’auteur

couverture historia février 2015

Johann Chapoutot, historien

Professeur à la Sorbonne, Johann Chapoutot est un grand spécialiste de l'idéologie nazie.

Extrait du no 818 du magazine Historia.

 

En partenariat avec Historiahistoria







Le passé éclaire le présent.

Publié le 26/02/15

Modifié le 04/03/19

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