La Shoah, une rupture de civilisation

« La véritable partie plaignante à votre barre est la Civilisation », déclara le procureur américain Robert Jackson, devant le tribunal militaire international, à l’ouverture du procès de Nuremberg (20 novembre 1945). 


Publié le 27/01/2015 • Modifié le 12/09/2022

Temps de lecture : 4 min.

Écrit par Gérard Rabinovitch, Directeur, Institut Européen Emmanuel Levinas

La Shoah, une rupture de civilisation

« La véritable partie plaignante à votre barre est la Civilisation », déclara le procureur américain Robert Jackson, devant le tribunal militaire international, à l’ouverture du procès de Nuremberg (20 novembre 1945). Mais de quelle Civilisation pouvait-il encore s’agir ?

« C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans tout le monde occidental sous forme d’une crise de l’esprit, de la foi » concluait, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le philosophe Karl Jaspers. Le surgissement inédit dans le conflit démocratique d’un parti constitutivement criminel fut une éventualité qui n’avait jamais été envisagée par aucun des laudateurs ou détracteurs de la démocratie.

Que le nazisme ait pu s’emparer de l’appareil d’État allemand et le mettre en affermage, constitue dorénavant un fait irréversible et irrémissible. Un tel fait impose au projet humaniste des corrections. À l’épreuve du nazisme, on peut s’interroger sur les conditions qui ont présidé au désarmement de l’intelligence démocratique quant à sa capacité de discernement. Cela revient à établir l’hypothèse d’un défaut inscrit dans l’humanisme occidental : celui de la difficulté à penser et à identifier le Mal.

Aborder cette destruction dans la Destruction que fut l’extermination des enfants juifs et tziganes, ne peut qu’accroître l’effroi panique qui saisit tout humain interrogé sans faux-fuyants par ce que l’homme peut faire à l’Homme. Mais il y eut aussi des hommes et des femmes qui répondirent à la convocation des traqués, à l’éthique du Deutéronome biblique : « Choisis la vie », contre le déchaînement des forces mortifères.

Faillite du progrès

Le XIXe siècle semblait devoir faire irrésistiblement du Savoir et de la Technique les vecteurs du progrès social et les alliés de l’émancipation citoyenne et démocratique. Les hommes de progrès vivaient dans l’illusion du triomphe accompli et de la domination inéluctable de la Raison. En fait, Savoir et Technique n’avaient en rien jugulé les capacités destructrices qui travaillent l’humanité. Sous cet angle, « le Progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille », ainsi que le formulait Hannah Arendt.

Le XIXe siècle, à travers le monde Occidental, portait déjà cette ambivalence, qui voyait se réaliser tout au long des avancées socio-politiques, juridiques, concernant le droit du travail, les droits de la guerre, l’instruction publique, la réglementation du travail des enfants, la santé publique, les libertés publiques, en même temps que les prémisses des désastres à venir d’inhumanité inouïe.

Le début du XIXe siècle parlait de « perfectionner l'espèce humaine » par l'Instruction (Condorcet), la fin du siècle commençait à parler d'« amélioration » eugéniste (Galton) de l'espèce, qui traitait les humains comme un bétail, et mettait en route un processus de chosification de l'homme. Simultanément on passait d'une perception des différences spirituelles interhumaines comme « familles d'esprit » à un essentialisme raciste « incurable », dont le scientisme biologiste organisait l'accent d'irréversibilité de l'altérité de l'autre, pourvoyeur de « pousse aux meurtres ».

En une vingtaine d’années environ, dans la seconde moitié du XIXe siècle, apparurent, s’agrégèrent sémantiquement, et se mirent en réseaux d’affinités, des notions telles celles de dégénérescence, des concepts comme ceux d’euthanasie, d’eugénisme, de racisme, avec les pratiques de camps de concentration (Guerre des Boers), de pogroms (Russie tsariste), et les premières exterminations (Namibie). Dans cette toile mortifère, les enfants n’avaient aucune chance d’exemption.

Ce que « génocide » peut vouloir dire

La notion de « génocide » est d’introduction récente. Liée à la définition de l’extermination des populations juives par le nazisme. Elle est apparue en 1944, construite par le juriste Raphaël Lemkin, en écho à la conception « racialiste » du monde affichée par les nazis. Du grec genos : naissance, race.

Vers les années 1970, son emploi s’est étendu à la destruction méthodique d’un groupe ethnique (arménien), social (populations urbaines du Cambodge). Puis, prise dans ce processus d’anomie lexicale, d’appauvrissement du vocabulaire, inhérent à la production du « blabla » mass médiatique, elle a dérivé vers la désignation de tous les meurtres de masse, en ne consignant dès lors sous son appellation que le caractère quantitatif, comptable, des massacres. Enfin prise dans les rhétoriques triviales des slogans et de la propagande, elle a perdu tout sens du réel et de l’à-propos. Aujourd’hui cette dérive, cette extension, est allée au point que nous pouvons entendre, chez des militants radicaux de la deep ecology, évoquer le « génocide des arbres » en Amazonie.

Pourtant, malgré et contre ce délabrement lexical, l’appellation de « génocide » demeure consistante, au motif seul qu’un génocide se reconnaît d’avoir comme projet l’extermination des enfants jusqu’au dernier. Le génocide est dans sa définition une guerre totale délibérément livrée jusqu’au dernier enfant. Nous en avons eu encore un exemple au cours du génocide (justement ainsi appelé) au Rwanda. Et avant la Shoah, des signes précurseurs de nature génocidaire s’étaient produits au cours du massacre des Arméniens.

Mais encore un génocide ne fait pas « que » tenter d’exterminer les enfants. Il attaque les fondements les plus intimes d’où se soutient la Civilisation. Il attaque l’amour et la responsabilité de l’Adulte vis-à-vis des enfants. Il inverse le processus civilisationnel qui fait de l’enfant une promesse, un devenir, un investissement spirituel et projectif dans l’Avenir. L’enfant appelle ce qui fonde l’humain dans l’Homme : l’empathie et la responsabilité. Reconduites de génération en génération.

Le programme d’une civilisation de mort

Le scénario « germinal » de la destruction des Juifs était inscrit dès 1925 dans Mein Kampf. Lorsqu’Hitler avançait déjà que la défaite des armées allemandes lors de la Première Guerre mondiale, pouvait être évitée, « en gazant plusieurs milliers de Juifs ».

La date officielle du décret établissant le programme nazi T4 (euthanasie des handicapés, des malades mentaux, des grabataires) : le 1er septembre 1939, le jour de l’attaque de la Pologne par la Wehrmacht, prend toute sa signification. Le meurtre euthanasique des enfants allemands handicapés et des « animaux à forme humaine » comme on disait au 4 Tiergardenstrasse, commença en octobre 1939. La Guerre n’induisit pas « fonctionnellement » le « choix » des exterminations, la Guerre abrita les exterminations qui s’annonçaient, voilées dans le brouillard des combats et les fracas des champs de bataille. Tendu vers une seule fin, le processus de mise en place était hétéroclite mais inexorable, et la dynamique des meurtres, opportuniste et pragmatique.

D’abord, l’isolement les Juifs, par des mesures successives d’exclusion sociale (boycotts, interdictions professionnelles, retraits de droits civils), de rackets et d’expropriations (Allemagne 1933-1939, Italie 1938, France, Hollande 1940-1941...), de marquages (étoiles jaunes, sur la poitrine ou dans le dos : Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas ; brassards : Pologne, Croatie), d’interdictions de déplacement ou d’enfermements forcés dans des ghettos. Pour aboutir aux assassinats.

Unies dans un même but, les « séquences » de l’extermination s’enchaînent, s’enchevêtrent, coexistant de façon disparate dans un même temps. Tandis qu’en France est promulgué le second « Statut des Juifs » (juin 1941), dans les territoires de l’Est, les Einsatzgruppen procèdent déjà aux massacres de masse des populations juives. Tandis que le 1er convoi de France vers Auschwitz part en Juillet 1942, à la même époque que celle des Juifs de Varsovie vers Treblinka, la déportation des Juifs de Hongrie commence en mai 1944.


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