En 1913 paraissait Le Grand Meaulnes, roman d’Alain-Fournier, mort à la guerre un an plus tard. Entre rêve et réalité, récit d’une amitié et aventure romanesque, ce livre raconte l’adolescence, cet entre-deux si inconfortable et si précieux. Attention, chef-d’œuvre !

Une fête merveilleuse dont les enfants sont les maîtres. Lors d’une promenade en bateau, le jeune homme ose approcher la blonde jeune fille : « Vous êtes belle », lui dit-il. Un grand pierrot « hagard et affolé » court dans les bois, serrant dans ses bras un corps inanimé. Rapporté par mégarde de cette aventure, un gilet brodé est la preuve matérielle de son existence. Ce pays perdu qu’on recherche si loin et qui est si près. Les retrouvailles tant espérées aussitôt brisées… Tant d’images, poétiques et douloureuses, apparues dès la première lecture et qui n’ont jamais disparu tout à fait. Tant de phrases indélébiles et sibyllines faisant émerger un monde : « Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel… » ; « Ce qui me plaît en vous, je ne sais pourquoi, ce sont mes souvenirs… »

le grand meaulnes, couverture, première édition

Le Grand Meaulnes, couverture de la première
édition. Collection privée.
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Le souhait d’Henri-Alban Fournier, dit Alain-Fournier, n’était ni les prix ni l’argent, mais que Le Grand Meaulnes « fût lu ». Il l’a été. Immédiatement, en 1913, et avec un succès colossal, critique comme public. Les éditions françaises se sont multipliées à partir des années 1950 : dans la Bibliothèque rouge et or pour les enfants en 1959, en Livre de poche (n° 1000) en 1967, puis en livre illustré et même en bande dessinée récemment. L’auteur étant « mort pour la France », les délais légaux ont été prolongés et il n’est tombé dans le domaine public qu’en 2009. Deux adaptations cinématographiques se sont succédé à quarante ans d’intervalle – l’une signée Jean-Gabriel Albicocco en 1967, l’autre Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 –, relançant à chaque fois l’intérêt pour le texte original. Loin d’être un seul succès hexagonal, ce chef-d’œuvre a fait des adeptes hors de nos frontières dès la fin des années 1920 : d’abord traduit en anglais, il essaime un peu partout dans le monde, de l’Europe de l’Ouest à l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud à l’Europe de l’Est. Les biographies, apparues dès les années 1930, à la suite de la publication en 1925 de la correspondance entre Alain-Fournier et son ami et beau-frère Jacques Rivière, donnent des clés inestimables pour enraciner la fiction dans le vécu de l’auteur. Depuis la première étude signée Jacques Rivière en 1922 jusqu’à La Nécessité du chagrin d’amour : Alain-Fournier ou l’invention de l’adolescence d’André Agard (2009) en passant par Alain-Fournier de Clément Borgal (1955) ou Inconscient et imaginaire dans Le Grand Meaulnes de Michel Guiomar (1964) et les textes écrits depuis 1975 pour le bulletin de l’AJRAF (Association des amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier), les exégèses abondent sur le livre lui-même, sa structure et son style, ses inspirations littéraires et géographiques, et les questions philosophiques et psychanalytiques qu’il soulève. On trouve des traces du Grand Meaulnes dans les livres qui s’attachent à des quêtes de lieux merveilleux, de paradis perdus, comme Le Pays où on n’arrive jamais d’André Dhotel (1955). Renaud le cite dans sa chanson La Mère à Titi. Certains, comme l’écrivain Jean-Louis Fournier – qui a longtemps souffert de la question « N’avez-vous pas un rapport avec… ? » –, n’hésitent pas à jouer à se moquer de lui (Le Petit Meaulnes, 1999).

Charles Péguy à Alain-Fournier en 1910

 

Vous irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai dit.

 


Alain-Fournier trouve sa place en 1962 dans le Lagarde et Michard du XXe siècle, cette bible pédagogique en six tomes qui a accompagné dans l’univers des belles-lettres des générations d’élèves et de professeurs. S’il n’est officiellement au programme des classes de quatrième et troisième que depuis 1986 (et plutôt « conseillé » depuis une dizaine d’années dans les listes de lecture pour ces classes), ce roman continue à envoûter, même s’il est aujourd’hui moins à la mode, considéré comme « daté » et désuet parmi les jeunes générations de professeurs comme d’élèves. Ses fans sont plus nombreux, même si moins célèbres que ses détracteurs (Henry de Montherlant, André Breton, Claude Mauriac…). Mais ce livre centenaire, inscrit au patrimoine littéraire, n’a rien perdu de sa saveur.

Crédits du bandeau : détail d'une photo de l'Abbaye de Loroy prise par la sœur d'Alain-Fournier. Cette abbaye cistercienne sise à Méry-ès-Bois, près du village natal d'Alain-Fournier, fait partie des lieux qui ont vraisemblablement inspiré le « domaine mystérieux ». Collection privée.

Retrouvez le dossier complet dans le n°4 de L’Éléphant, la revue de culture générale, octobre 2013.

 

En partenariat avec L'éléphantl'éléphant

l'éléphant est une nouvelle revue de culture générale qui paraît tous les trimestres. Elle traite à la fois de sujets de culture générale « classique » (sans lien avec une actualité) et de thèmes qui font écho à un événement contemporain.

Publié le 03/02/15

Modifié le 13/11/19

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