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Dans ses Mémoires, on voit nettement combien Adenauer était tiraillé quand il pensait à de Gaulle avant de le rencontrer pour la première fois. Par son infinie ténacité ce vieil homme avait lutté pour que l'Allemagne soit à nouveau respectée dans le monde, il l'avait tirée de la situation d'impuissance et de mépris du vaincu moralement condamné et politiquement inexistant. Pourtant, tout cela reposait encore sur des pieds d'argile ; toute modification de la conjoncture pouvait faire perdre à nouveau ce qui avait été péniblement gagné. L'épée de Damoclès était toujours suspendue.

 

Hermann Kusterer

Qui est ce de Gaulle ? L'image qu'en donnent les journaux et les gens est des plus inquiétantes. C'est un nationaliste invétéré qui ne pense qu'à la France, à la grandeur de la France, à la revanche, à l'égoïsme national, à la « gloire ». Et pourtant, il est le seul à pouvoir sortir la France du chaos, et l'Allemagne a besoin de la France, d'une France stable, fiable et confiante en son destin, prête au partenariat. Adenauer est tiraillé, il s'informe à propos du Général, recueille avec avidité toute indication qui humanise, atténue le cliché inquiétant, et en même temps se méfie de son informateur. (…) Ce de Gaulle, quel genre d'homme est-il ? Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux, qu'y a-t-il de déformé dans ce qu'on entend à son sujet ?

Selon Adenauer, il a fallu plusieurs efforts avant qu'il ne consentît à un premier entretien avec de Gaulle. Pour reprendre ses propres termes — je l'ai souvent entendu le raconter — cela se serait passé ainsi : « Voulez-vous savoir comment de Gaulle et moi nous nous sommes rencontrés ? Je vais vous le dire : peu après son arrivée au pouvoir, de Gaulle me fit demander si je voulais lui rendre visite à Paris. Je lui fis répondre qu'il représentait une nation victorieuse, que je représentais un pays vaincu et que je ne pouvais donc pas venir. Puis John Foster Dulles vint à Paris, et de Gaulle me fit à nouveau demander : "Voilà, Dulles est venu me voir, maintenant vous aussi vous pouvez sans doute venir." Je lui fis répondre que Dulles représentait une nation victorieuse alors que je représentais un pays vaincu. Cela faisait toute la différence. Quelque temps après, de Gaulle m'envoya son ministre des Affaires étrangères, Couve de Murville, qui me demanda si j'étais prêt à rendre visite au Général en son domicile privé à Colombey. Alors j'ai dit oui. » (…) À première vue, l'histoire est étrange. L'argumentation également. Après tout, Adenauer n'avait jamais hésité à voyager un peu partout en tant que représentant d'une Allemagne vaincue : en Amérique, en Angleterre, même en Russie. À l'exception de l'Union soviétique, il cachait à peine son désir de profiter de toute occasion de telles visites. En Amérique, il utilisait comme « billet d'entrée » à l'occasion, le chapeau de docteur honoris causa qu'une Université voulait lui conférer, tout particulièrement lorsqu'on ne tenait pas spécialement à sa présence à ce moment-là. (…) Il n'était donc nullement timoré ni réticent quand il s'agissait de faire des visites. Avant l'arrivée au pouvoir du Général, il s'était rendu souvent en France aussi, alors qu'au début des années 1950 ces visites se situaient encore bien davantage dans le contexte vainqueur-vaincu.

La raison véritable de son hésitation, Adenauer devait l'indiquer en écrivant dans ses Mémoires : « J'étais préoccupé, car je craignais que la façon de voir de De Gaulle ne fût si radicalement différente de la mienne qu'il nous serait autant dire impossible de nous entendre. » La phrase suivante nous éclaire davantage sur les hésitations d'Adenauer : « Ce serait la première rencontre d'un chef de gouvernement allemand avec de Gaulle après la guerre. » Puis, trois paragraphes plus loin, soulagé, presque délivré : « De Gaulle ne correspondait nullement à l'idée qu'avait pu en donner la presse de ces derniers mois : son allure était jeune et son nationalisme bien moins virulent que celui qu'on lui prêtait habituellement. » C'était donc cela. Je pense souvent qu'Adenauer — à qui certainement nul ne faisait peur — éprouvait pourtant une certaine crainte de De Gaulle, la crainte de ne pas s'entendre avec lui. Et, si je passe en revue toutes les personnes avec lesquelles il a eu à faire, de Gaulle était bien le seul pouvant inspirer à Adenauer une telle appréhension. Mais crainte n'est pas le mot juste. Ce fut plutôt le pressentiment d'un rapport exceptionnel, qui est toujours un corps à corps. Avec nul autre que de Gaulle, Adenauer n'a autant lutté. Chaque fois qu'ils se rencontraient, il y eut des étincelles, ce signe de tension entre deux grandes âmes, entre deux grands hommes. Je n'ai vécu nulle part ailleurs ce fluide prodigieusement chargé entre deux interlocuteurs et dans lequel je me trouvais immergé chaque fois que j'interprétais pour Adenauer et de Gaulle.

C'est un Adenauer soucieux qui se rendit à Colombey ce 13 septembre. C'est un Adenauer radieux qui le quitta le lendemain. Ce qui s'est passé alors a marqué pendant neuf ans la relation personnelle entre les deux hommes, dont l'un, Adenauer, fut pendant cinq ans Chancelier. Cinq ans seulement ? Infiniment plus, me semble-t-il. Cela a marqué la politique et l'histoire de l'Allemagne et de la France, de l'Europe et du monde pendant plus de cinq ans, plus de dix ans et cela continue à la marquer. En ce jour du 14 septembre 1958, deux événements se passèrent en ce lieu retiré de Colombey-les-deux-Églises. Deux hommes se rencontrèrent et, à travers eux, deux pays. Durant des années, Adenauer avait cherché, en France, le partenaire disposant de l'autorité et de la continuité, prêt à ce partenariat auquel Adenauer aspirait et n'avait jamais cessé d'aspirer. Plus encore, il visait la création d'une union. C'est à Colombey qu'il avait fini par le trouver. Et ce fut précisément celui dont il l'attendait le moins : Charles de Gaulle, le fier, le plus inflexible adversaire de l'Allemagne, d'autant plus fier qu'il manquait de moyens. N'était-ce pas là un point commun de ces deux grands hommes ? Adenauer n'a-t-il pas, lui aussi, libéré son pays des griffes de la défaite, avec les mains vides ? Au delà de la situation historique respective de leurs pays en détresse, au delà de toutes les différences entre personnalités (nous y reviendrons) cela les unissait. Ils se comprenaient sans paroles, parce qu'ils parlaient le même langage, parce qu'ils avaient la même foi et parce que de la volonté de fer de l'un comme de l'autre naquit un vouloir-faire commun.

Hermann KUSTERER, Le Général et le Chancelier, préface de Pierre Messmer, de l'Académie française. Editions Economica, 427p. Paris, 2001.

Publié le 15/10/12

Modifié le 13/11/19

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