Durant le dernier quart du XXe siècle, l'historiographie des jardins français de l'âge classique dépasse la problématique de leur esthétique pour en aborder l'étude à l'échelle territoriale. Leur rayonnement spatial semble déterminé par les progrès techniques accompagnant la consolidation de l'absolutisme monarchique. Ce faisant, le Canal de Versailles devient une figure métonymique du jardin, envisagé à son tour, comme un « laboratoire » aux « origines de l'aménagement du territoire » et de l'urbanisme moderne. Un passage du Parallèle des Anciens et des Modernes de Charles Perrault est à l'origine de cette vision mythologique qui ne résiste cependant pas à un examen attentif du dossier.

Parallèle, Mémoires et jeu d’écritures

Le Parallèle, œuvre en quatre tomes rédigée et publiée sur une dizaine d’années par Charles Perrault en disgrâce, est au cœur de la « Querelle des Anciens et des Modernes ». L’auteur choisit pour cadre le château de Versailles, « lieu qui [nous] fournira tant de preuves, par les beaux ouvrages dont il est rempli, de la suffisance des hommes » de ce siècle. La thèse est claire. Ce n’est qu’au tome IV, paru en 1697, qu’est évoqué le chantier du Canal. « Maçons & Fontainiers » ont d’abord été priés de « niveler le terrain où on le voulait faire », puis « Mrs de l’Académie » furent appelés pour une contre-expertise et « ne trouvèrent avec leur niveau que deux pieds [0,648 m] de pente où on en avait trouvé dix. Le Canal a été fait sur la foi de ce niveau […] ». Suit le détail des innovations technologiques, expliquant « la grande inégalité de ces niveaux » utilisés par les gens de métiers et ceux de l’Académie. Dans le niveau de ces derniers, les pinnules de visée sont remplacées par une lunette de précision améliorée et un long cheveu de femme, abrité du vent dans un tube, indique mieux la verticale.

versailles-pouvoir

Louis XVI donnant ses instructions au capitaine de vaisseau La Pérouse pour son voyage
d'exploration autour du monde, en présence du marquis de Castries, ministre de la marine,
29 juin 1785 1817
Nicolas André Monsiau (1754-1837)
Huile sur toile L. 227 cm ; l. 172 cm
Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon,
© RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot

Perrault rédige cependant une autre version des faits dans ses Mémoires, mettant en avant les Académies dont son frère et lui font partie. Les mesures de nivellement effectuées par « l’abbé Picard de l’Académie des Sciences » pour Versailles auraient été des contre-expertises diligentées par ses soins afin d’éviter les dépenses excessives voulues par des ingénieurs et entrepreneurs, comme Pierre-Paul Riquet qui veut « amener à Versailles une portion de la rivière de Loire » par le plateau de Satory. Picard aurait pris les mesures de pente, nécessaires à la contradiction une première fois avant 1671 et « fort légèrement à la vérité » ; il y serait retourné une seconde fois, avec « plusieurs autres de l’Académie des Sciences » et « des niveaux d’une justesse infiniment plus grande que celle des gens de M. Riquet, la plupart maçons de village ». Après avoir amalgamé deux types de mesures, celles effectuées pour l’amenée des eaux et celles concernant le creusement du Canal, Perrault précise que les premiers nivellements du Canal auraient été confiés à un entrepreneur, fontainier et plombier, Denis Jolly – actif à Versailles jusque dans les années 1670, celui-ci fut condamné pour ses malversations. En outre, Perrault modifie la marge d’erreur en faveur des académiciens, la doublant par rapport à la version du Parallèle. Enfin, il chahute à plusieurs reprises la chronologie des faits. D’un texte à l’autre apparaît un jeu d’écritures destiné à mieux faire saillir les performances des académiciens et les compétences du grand commis.

Topographie inversée

Les récits contradictoires de Perrault se heurtent à la réalité topographique. Le Canal, établi en travers de la pente naturelle du vallon, est creusé à l’emplacement même de l’allée majeure qui prolongeait la perspective du château dans le Grand Parc englobant le parc de Louis XIII. S’il est vrai que le long des sections droites de son axe longitudinal la différence de niveau dans le terrain préexistant pourrait n’avoir pas excédé les 0,65 m [2 pieds], la rectification prétendument apportée par les académiciens est difficile à comprendre. Le bassin terminal du Canal, à pans coupés et demi-lune axiale, a été creusé dans un terrain qui remonte d’environ 3 m. Cette mesure avoisine les dix pieds annoncés par Jolly, mais présentés par Perrault en l’inversant puisqu’il indique une dénivelée d’ensemble, allant en descendant d’est en ouest, qu’il aurait fallu remblayer. La réalité topographique dénonce sa version.

Perrault annonce 900 toises [1 755 m] de longueur sur l’axe longitudinal du Canal au lieu des 858 toises [env. 1 675 m] que l’on peut y mesurer aujourd’hui. Si elle magnifie l’ouvrage, cette approximation dessert.

En partenariat avec Château de Versailleschâteau de versailles

Résidence officielle des rois de France, le château de Versailles et ses jardins comptent parmi les plus illustres monuments du patrimoine mondial et constituent la plus complète réalisation de l'art français du XVIIe siècle.

Publié le 12/04/13

Modifié le 12/11/19

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