Vidéo : Dominique Cardon : fake news, perceptions et réalité ?

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INA
Culture générale18:43Publié le 19/10/2021

Dominique Cardon : fake news, perceptions et réalité ?

Colloque « Les démocraties à l’épreuve des infox »

Que ce soit sur Twitter, Facebook ou WhatsApp, les fake news prolifèrent sur les réseaux sociaux. Mais leurs effets sont-ils réellement compris ou ne sont-ils pas exagérés ? État des lieux avec Dominique Cardon.

En faisons-nous trop sur les effets des fake news ?

« La question des fake news est essentielle, on voit bien les signes d’inquiétude, de multiplication de l’information, il est donc important d’y prêter attention et d’en comprendre les mécanismes, d’identifier les producteurs notamment parce qu’il y a toute une production industrielle ou idéologique et organisée, et il faut arriver à détecter les gens qui les fabriquent. Ce qui est ennuyeux c’est de penser que les fake news ont des effets sur les gens qui votent et qui du coup choisissent le Brexit, votent pour Donald Trump, etc… Quelles sont les raisons qui nous poussent à croire que les médias ont des effets forts sur les gens ? Et qui sont ces gens à l’esprit faible docile et manipulable ? En fait on ne sait pas encore mesurer les effets des fake news. Avec le numérique, on peut très bien partager un truc sans y croire. » 

Le terme même de « fake news » ne pose-t-il pas problème ?

« Il faudrait utiliser le mot de désinformation à la place, ou propagande quand il y a une intention idéologique forte derrière. Il y a également plein de fake news qui sont juste produites pour des raisons commerciales, pour faire du clic, et ça c’est toute l’économie du numérique qui supporte et encourage cette affaire, là il faudrait parler de « bullshit » qui est un bon terme pour mettre ça en forme.

Après, il  y a des tactiques plus subtiles de désorientation, comme des messages politiques qui ont été travaillés pour essayer de fragmenter des camps politiques, pour introduire le doute. »

N’est-ce pas un problème de croire que c’est « le moins intelligent » qui se fait avoir ?

« Il faut être attentif à ça, comme pour l’élection de Donald Trump où le paysage informationnel a été modifié et les gens ont mal voté dans le sens où ils sont manipulables. Il y a là un énorme jugement de classe qui est derrière : « les provinciaux, les plus vieux, les pas éduqués, etc… » « Dire ça, c’est rater les raisons mêmes pour lesquelles certains américains ont voté pour Trump. On donne pour l’interpréter, des instruments aux raisons mêmes qui provoquent les phénomènes populistes aujourd’hui dans nos sociétés. »

Quelle est la responsabilité des médias ?

« C’est l’enjeu essentiel ! Il y a une responsabilité de tous les acteurs du système composés des grands médias qui sont toujours des sources de référence qui font autorité pour une grande partie de la population. Quand les médias se coordonnent autour des valeurs nobles, importantes, de l’éthique journalistique, de la vérification des sources, de la qualité de l’info, ils donnent aux autres l’impression qu’ils sont « connivents ».

Globalement, pour le système français, ça fonctionne à peu près alors que ça s’est déchiré aux Etats-Unis. De grands médias soutiennent des faits que l’ensemble de la presse télé de l’autre camp et qui est massive, a vérifié. Les témoins ne sont pas là, les faits ne sont pas avérés, les preuves sont fausses, mais de l’autre côté on continue de les affirmer. 

Les fake news pèsent moins que les autres contenus sur Facebook, cela ne suffit pas à relativiser leurs effets. Le nombre, le volume, la circulation, le fait que si on cherche, on trouve, cela ne nous dit rien sur ce qu’elles nous font. Et puis les gens n’ont pas que Facebook, ils ont des réseaux relationnels, ils utilisent l’information pour faire autre chose que s’informer : pour discuter, pour se montrer etc… On a besoin de réinscrire ce contexte social pour mieux comprendre comment fonctionnent ces affaires. »   

Les nouvelles fausses ont une circulation plus forte que les nouvelles vraies au sens des nouvelles données au fact-checker. Le problème de cette question, c’est qu’il faudrait que l’on définisse « fake news » et on ne sait pas le définir. On sait qu’il y a tout une série de choses intermédiaires. Il ne s’agit pas de « fake », mais de la chose qui provoque, qui séduit, qui attire, elle a beaucoup plus de capacité de diffusion, du fait de nos biais cognitifs, de l’attraction qu’elle suscite, et parce qu’elle génère des revenus publicitaires, là on sait que ça diffuse plus vite. »

Va-t-on devoir vivre avec les fake news ?

« On va vraisemblablement vivre avec les fake news mais on aura un rapport plus distant et compréhensif sur ce nouveau bouillon d’informations. Il ne faut pas non plus tomber dans tous les panneaux, le numérique, les algorithmes, l’intelligence artificielle sont capables de nous cibler et de vouloir nous faire changer d’opinion.

Le constat est réaliste, mais il y a des comportements à transformer. Je suis très attentif à une éducation populaire au numérique. Retwitter une info, mettre un like, nos gestes ont des effets sur toute une série de systèmes. Donc comprenons mieux ces mécanismes, on sera aussi plus attentifs et on ne partagera plus n’importe quoi pour donner du relais à ce type d’information.

Le web nous a donné la possibilité de nous exprimer, ça a desserré l’étau, la forteresse de l’espace public, avec quelques médias labélisés, institutionnels, on a donc gagné cette liberté de pouvoir publier, partager, échanger. Pour le meilleur et pour le pire. Mais je reste dans l’idée que c’est une conquête démocratique importante, c’est central sur la liberté d’expression, et si on se met à vouloir nettoyer une par une les fake news, on serait dans un système qui viendrait refermer la boite à libertés qu’a été le monde numérique. L’autorité qui viendrait nettoyer serait nécessairement accusée d’avoir des intérêts en jeu dans ce nettoyage. Il vaut mieux s’occuper des infrastructures, des processus, de régler quelques problèmes en obligeant les plateformes à être beaucoup plus transparentes. »

Est-ce que la loi anti-fake news est une bonne idée ?

« Non, c’est une mauvaise idée, ça sera inefficace, elle est liberticide et contreproductive parce qu’on est plus dans l’économie politique de ce qui est en train de se jouer à cause du numérique, elle donne à tous les fabricants d'infox un argument pour dire qu’ils sont censurés. Ils trouveront toujours un espace numérique pour aller dire qu’ils ont été scandaleusement censurés et les publics qui ont intérêt à penser qu’ils sont censurés vont y trouver de l’essence pour lancer des mouvements critiques qui ne sont pas les plus sains qu’on puisse imaginer. »

 

Cet entretien avec Dominique Cardon, directeur du Médialab de Sciences Po, a été réalisé le 20 mars 2019 dans le cadre du colloque « Les démocraties à l’épreuve des infox » organisé par l’INA et la BNF. Il a été initialement publié dans La Revue des médias (INA), le webmagazine qui analyse les mutations des médias.

Producteur : INA

Année de copyright : 2019

Publié le 19/10/21

Modifié le 19/10/21

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