Vidéo : Jane Lytvynenko : les fermes à trolls, quèsaco ?

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INA
Culture générale09:56Publié le 19/10/2021

Jane Lytvynenko : les fermes à trolls, quèsaco ?

Colloque « Les démocraties à l’épreuve des infox »

Les infox doivent, comme tout contenu, être créées avant d’être partagées et d’éventuellement influencer les publics. Depuis quelques années, un genre de structure spécialisé dans ces manœuvres a émergé : les « fermes à trolls ». Éléments de réponse avec Jane Lytvynenko.

Qu’est-ce qu’une « ferme à trolls » ?

« Nous parlons en réalité de personnes payées par des pays pour répandre la désinformation afin d’affecter le discours public et utiliser Internet essentiellement à des fins de propagande. On peut également parler de cyber-troupes. Les premières ont commencé à être exploitées en 2014. En 2017, l’Oxford Internet Institute a recensé 28 fermes à trolls parrainées par des Etats dans le monde entier. Depuis 2018, le nombre est passé à 48, ce qui montre que le problème prend de plus en plus d’importance. La propagande en ligne est abordée par les pays de différentes manières. La Russie est l’exemple le plus célèbre car les Russes sont les pionniers dans ce domaine. Internet peut donc être exploité sans fin par les fermes à trolls tout comme nous-mêmes pouvons utiliser Internet de différentes façons. »

Pourquoi s’intéresse-t-on tant à ces « fermes à trolls » ?

« Parce que ce procédé fonctionne ! Nous avons assisté aux premiers signes d’activité sur Facebook dans l’influence de l’opinion au Myanmar vis-à-vis des musulmans Rohingyas en 2014. En 2015, nous avons constaté que les Russes ont tenté d’influencer l’opinion ukrainienne après la révolution. En 2016, les choses ont dégénéré lorsque les fermes à trolls parrainées par des Etats étrangers se sont exportées vers l’Occident en s’implantant dans les démocraties et en tentant d’influencer les résultats d’élections démocratiques. Tout cela fonctionne à l’échelle internationale, alors que pouvons-nous faire pour réduire l’impact de ces types de campagnes ? »

Comment expliquer la puissance de ces « fermes à trolls » ?

« Réfléchissez à la façon dont vous interagissez avec les réseaux sociaux : vous allumez votre téléphone, ouvrez un réseau social et vous avez accès à l’information.

Comment ces images sont-elles sélectionnées ? Comment savons-nous ce qui nous est présenté et qui nous le présente ? Nous n’avons pas vraiment de réponse à ces questions parce que les algorithmes utilisés par ces réseaux sociaux ne sont pas divulgués. Nous savons qu’ils sont adaptés à nos préférences mais nous savons également que ces systèmes ne sont pas conçus pour les news. Nous avons donc le cocktail idéal pour propager de la désinformation. »  

Les techniques des « fermes à trolls » sont-elles accessibles à tous ?

« Elles jouent sur nos émotions car ce sont elles qui nous poussent à réagir et à interagir physiquement avec Internet. Attiser la colère est beaucoup plus efficace que de présenter un rapport stérile sur l’économie ou le changement climatique car en réponse nous nous engageons d’une façon ou d’une autre. »

Ces « fermes à trolls » n’opèrent-elles que sur Facebook ?

« La raison pour laquelle on parle tant de Facebook est que la plateforme compterait supposément deux milliards d’utilisateurs. C’est plus que n’importe quel pays dans le monde. Mais ce n’est pas le seul endroit où surviennent ces problèmes. Par exemple, nous savons que les algorithmes de recommandation de YouTube contribuent à la radicalisation, non seulement sur le plan politique, mais également dans des domaines tels que l’anti-vaccination. Twitter peut-être très facilement manipulé grâce à l’utilisation de robots et de propagande par le biais de systèmes informatiques. Les canaux comme Instagram et Snapchat sont très visuels et donc très difficiles à étudier pour les chercheurs.

Il a été également constaté une augmentation de la désinformation dans les messages privés, qu’il est très difficile de repérer, surtout dans des discussions de groupes. Ainsi, cet écosystème fonctionne car chaque plateforme offre des moyens nouveaux et intéressants de menacer notre environnement informationnel. »

Quelle est exactement la responsabilité des réseaux sociaux ?   

« Je dirais que l’une des principales responsabilités est d’abord d’identifier les mauvais acteurs de manière proactive plutôt que réactive, et d’essayer de les écarter du réseau. Aux Etats-Unis, il y a un grand débat sur la liberté d’expression, mais celle-ci ne signifie pas nécessairement que tout le monde a le droit d’exposer son message à un millier de personnes. Les réseaux sociaux pourraient dévoiler le fonctionnement de leurs algorithmes, mais ils ne le font pas. Des chercheurs du MIT ont découvert ce qu’ils appellent une « étiquette nutritionnelle » pour algorithmes. Ce serait quelque chose qui nous indiquerait le poids et l’ampleur de la chose. Nous savons qu’un grand nombre de personnes que Facebook classe politiquement ne sont en réalité pas d’accord avec la façon dont Facebook les identifie. Nous n’avons aucun moyen de contrôler l’environnement informationnel dans lequel nous nous trouvons ».     

Pensez-vous que la situation puisse évoluer dans le bon sens ?

« Même si tout n’est pas rose, la toile a permis aux gens de s’exprimer et a offert à beaucoup de communautés auparavant ignorées le moyen de communiquer. Je pense que nous sommes dans une période de transition où nous comprenons que quelque chose ne va pas. Nous comprenons que cette bête que nous avons créée doit être apprivoisée. Si nous prenons tout cela au sérieux, alors oui, je suis optimiste. Mais si nous ignorons le problème et espérons qu’il disparaitra, alors ce problème persistera et aura une incidence sur le fonctionnement de notre démocratie. »  

 

Cet entretien avec Jane Lytvynenko, journaliste à BuzzFeed News, a été réalisé le 20 mars 2019 dans le cadre du colloque « Les démocraties à l’épreuve des infox » organisé par l’INA et la BNF. Il a été initialement publié dans La Revue des médias (INA), le webmagazine qui analyse les mutations des médias.

Producteur : INA

Année de copyright : 2019

Publié le 19/10/21

Modifié le 19/10/21

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