Trois ans après. 10 novembre 1846

Ce long poème écrit en octosyllabes est composé de 32 quatrains. Furieux contre Dieu qui lui a ravi sa fille, Hugo confie à ses lecteurs sa fatigue et son incapacité à poursuivre l’œuvre commencée, puisqu’aujourd’hui la perte est dans toute chose. Dans sa nuit, il ne fait que chercher « Un autre ange qui s’est enfui ». Tel est le sens de sa quête désormais. Il se compare à « Adam banni », injustement puni par Dieu. Hugo tient ce dernier pour responsable de son désamour de l’œuvre à faire : « S’il veut que je travaille encore/Il n’avait qu’à me la laisser ! ». Quant au lecteur qui appelle le « penseur » « Aux combats des esprits géants », lui non plus ne sera pas écouté. Pour l’heure, Hugo ne veut « que l’herbe épaisse où sont les morts » et semble se situer dans une impasse.

Oh ! Je fus comme un fou dans le premier moment

Dans ce poème poignant, Hugo revit les premiers instants de la mort de Léopoldine. La douleur est traduite par la violence des images contemporaines au moment de la révélation : « Je voulais me briser le front sur le pavé ». Puis à la folle tristesse succède la colère contre Dieu. Ensuite, s’impose l’impression étrange, presque onirique, de deviner la jeune morte partout : « voici le bruit de sa main sur la clef !», « elle est quelque part dans la maison sans doute ! ». Tout le pathétique du poème tient dans le déni tenace d’un père qui ne peut admettre la disparition et qui charge l’écriture de fixer devant ses yeux la preuve de la perte : « c’était impossible enfin qu’elle fût morte ».

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

Avec une mélancolie sans fond, Hugo revient sur le passé où Léopoldine venait « dans (s)a chambre un peu chaque matin » pour « prendre (s)a plume » et dessiner sur « (s)es manuscrits » « quelque arabesque folle ». Un miracle se produisait alors : c’est là où l’enfant avait écrit que venaient à Hugo « (s)es plus doux vers ». Léopoldine est érigée ici au rang de muse. « C’était un esprit avant d’être une femme », conclut le poète. Ainsi, dans ce poème au quotidien banal où surgissent les « quatre enfants (…), leur mère » et le « coin du feu », Hugo réinvente la figure de l’inspiratrice pour lui donner les traits d’une enfant.

« Quand nous habitions tous ensemble » 

Le microcosme de la promenade quotidienne se confond avec le macrocosme. Le romantisme de Hugo se retrouve dans l’évocation d’une nature qui devient le miroir de l’amour filial et paternel. La nature romantique n’a rien de tragique ici, elle dialogue avec le bonheur des vivants et le confirme. En revanche, le caractère pathétique du texte procède de la lecture a posteriori des faits rapportés. La beauté nait de l’élégie fondée sur une poétique du clair-obscur. Car tout le poème se construit sur l’antithèse de l’ombre et de la lumière : « Et mon front s’éclairait dans l’ombre/A la lumière de ses yeux. » « Le soir, auprès de ma bougie,/Elle jasait à petit bruit,/Tandis qu’à la vitre rougie/Heurtaient les papillons de nuits. » Léopoldine est une figure angélique qui guide le poète comme Béatrice guida Dante : «  Doux ange aux candides pensées/Elle était

gaie »... et le passé se referme sur le bonheur défunt comme le couvercle d’un catafalque.

Elle était pâle

« Cyrus », « Moloch », « Satan »... ce poème est une autre Légende des siècles (recueil de poèmes que Victor Hugo écrira à partir de 1859), où le père-poète s’attendrit au spectacle de ses deux filles lisant la Bible. Léopoldine est l’aînée et elle guide sa petite sœur. Si l’une « apprend à lire » l’autre « apprend à penser ». Mais surtout « le texte auguste » ne vit que par leur souffle. Et le poète devine « sous les doigts de ces anges/ Tressaillir le livre de Dieu ! ».

A qui donc sommes-nous ? 

La « Fatalité », comparée à un « vautour », le Destin, qu’ailleurs Hugo nomme anagké est le motif central du texte. Ce poème hétérométrique, où alternent alexandrins et vers de six syllabes, est le poème du doute : « Dieu, tire-moi du doute ». Mais les prières comme les questions demeurent sans réponse. On devine devant le silence de ce Dieu abscons, de ce « Sphinx » incompréhensible, l’exaspération du poète. Que veut Dieu, « notre gloire », « notre chute » ? Le ciel n’est qu’« un noir échiquier », où le « mal, le bien », la lumière et l’ombre décident au hasard du sort des hommes. Ce que cherche Hugo c’est « le mot », la force de ne plus douter pour continuer l’œuvre. Le poète se place ainsi, par sa colère et son trouble, dans la posture des grands mystiques, tels saint Jean de la Croix et Thérèse d’Avila. 

Ô souvenirs ! Printemps ! Aurore ! 

Une fois encore, le poète se penche sur ses souvenirs avec nostalgie. Il s’agit d’une scène avec ses quatre enfants, écoutant leur père leur conter des histoires. « J’inventais un conte profond/Dont je trouvais les personnages/Parmi les ombres du plafond. » Et la parole d’Hugo de devenir ekphrasis, detransformer les simples détails du quotidien en aventure mythologique. Ainsi, au plafond, les ombres dessinent « d’affreux géants très bêtes/Vaincus par des nains pleins d’esprit. » Et ce moment privilégié, présidé par Léopoldine, fait d’Hugo un nouvel « Arioste » (poète italien de la Renaissance) ou un autre « Homère ».

Veni, vidi, vixi

La post pénultième de la célèbre formule prononcée par Jules César, « Veni, vidi, vici » est réécrite et le lumineux« vici » se change en « vixi » nocturne. Ainsi Hugo n’a pas « vaincu » mais a « bien assez vécu », comme il l’écrit deux fois en exploitant tout le pouvoir ironique de la paronomase. Le poète dresse le bilan d’une vie qui n’est que « douleurs ». L’homme a traversé les épreuves, il a « vu bien souvent qu’on riait de (s)a peine ». Désormais épuisé, « plein de stupeur et d’ennui », dans ce poème aux accents déjà baudelairiens, il implore Dieu de le reprendre : «  Ô Seigneur ! Ouvrez-moi les portes de la nuit ». Nous sommes sans doute face au poème le plus sombre de la section.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne 

Poème connu de tous les lycéens de France, ce chant triste est celui d’un père qui rend visite à sa fille couchée dans la « tombe ». Le génie de ce texte repose sur l’hypotypose qui donne à penser jusqu’à l’avant dernier vers, que le poète a un rendez-vous amoureux. La violence de la chute ne trouve d’équivalent que dans « Le dormeur du val » d’Arthur Rimbaud. Mais une fois encore, c’est Hugo qui a ouvert la voie.

A Villequier

Poème de la résurrection, à travers ce texte long, d’une fluidité sidérante, Hugo revient à la vie. Le deuil l’avait achevé, désormais il est en mesure d’écrire : «  Je reprends ma raison devant l’immensité ». Le désir du poème et de la vie a surpassé le désir de mort formulé dans « Veni, vidi, vixi ». De plus, le poète révolté renoue avec le Dieu abscons : « Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire » et l’on comprend ici ce qui rendra Baudelaire passablement ironique. La mort débouche sur la vie, elle n’est qu’un passage : « Et ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme/Est le commencement ». Hugo s’en remet à la volonté de Dieu et au sort misérable que celui-ci lui a réservé. Qu’importe, il y puisera sa force poétique matinée de mélancolie. Son malheur fera sa gloire, le génie boira à la source du chagrin : « l’immuable harmonie/Se compose des pleurs aussi bien que des chants ». Ainsi, l’un des plus grands poètes du XIXe siècle aura su transformer sa douleur en destin, qui, dans un mouvement de rébellion sublime, devient la condition du génie : « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent;/Je le sais, ô mon Dieu ! » Or, la soumission est une ruse : elle devient allant nouveau, regain de vie, moyen de d’anéantir la douleur imposée par le ciel. Hugo confesse donc sa colère, ses doutes, et conjure Dieu de l’accompagner dans sa quête. Car le poète admet que Dieu est l’unique condition d’un dialogue avec sa fille et que et le nier reviendrait à nier la possibilité des retrouvailles outre-tombe.

Cécile Ladjali

Publié le 05/05/20

Modifié le 07/05/20