Elsa Lepoivre est comédienne à la Comédie française, elle à joué Dona Urraque, l'Infante, dans Le Cid de Corneille.

Comment mettez-vous le langage poétique du Cid à la portée des spectateurs ?

En m'appuyant sur les sentiments et les mots choisis par Corneille, en comprenant la manière dont la vie se glisse à travers les vers, je donne au texte un sens compréhensible par tous. En première lecture ce n'est pas toujours évident.

Pour moi, ce processus se fait en deux étapes : la première, c'est l'apprentissage des vers, un travail de par cœur. J'ai besoin de respecter le texte pour rendre les images plus concrètes et la forme plus naturelle. Lorsque la colère du personnage s'exprime sur un vers, je cherche comment la montrer. Cela se traduit par un travail sur les gestes et les expressions.

La seconde phase est celle de la libération par rapport à la contrainte d'une forme archaïque. Une fois que la pensée est claire, le sens prend le pas sur le vers et le texte se dit différemment. Par exemple, si la pensée se prolonge sur 3-4 vers, je vais les dire d'un seul bloc et l'idée sera beaucoup plus évidente, plus naturelle. Parfois, je fais ressortir un seul mot important. Le travail vocal aussi aide à la compréhension du texte. J'essaie de ne pas chanter, de parler normalement, sinon le jeu devient vite une espèce d'emphase trop théâtrale.

Qu'est-ce qui plait toujours dans le théâtre de Corneille ?

Le théâtre de Corneille parle de respect, de tradition, de mariage, d'amour impossible. Le parallélisme est possible avec des situations d'aujourd'hui. 400 ans plus tard, ces personnages nous ressemblent encore. Personnellement j'éprouve de la satisfaction lorsque j'entends dire par un spectateur " c'est fou comme cette pièce est actuelle ". Lorsque j'ai réussi à faire passer les souffrances du personnage.

Dans Le Menteur, Clarisse angoisse de ne pas trouver l'homme de sa vie. Elle souffre car elle est obligée de se marier. Cette femme est dans une recherche moderne, elle se bat contre son époque. Dans Le Cid, les adolescents sont particulièrement sensibles à l'amour impossible entre Rodrigue et Chimène, ce jeune couple sacrifié qui finit par pouvoir s'aimer dans un happy end.

En quoi est-ce différent de jouer pour le théâtre ou le cinéma ?

L'apprentissage d'un scénario ou d'une pièce est un peu pareil. Mais dans le cinéma, l'acteur peut passer de la scène 1 à la scène 5 alors que le théâtre respecte le déroulement chronologique. Cet ordre permet de sentir chaque couche du personnage, d'entrer dans une œuvre de manière plus profonde.

Au théâtre, il n'y a qu'à puiser dans le texte, lire ce que les uns et les autres disent du personnage. Je pense qu'au théâtre, le comédien fait plus d'efforts pour aller vers le rôle. C'est une liberté, souvent après un mois de travail, de pouvoir se laisser porter par un personnage, de sentir qu'il vient finalement vers vous.

Jouer une scène devant une petite équipe de tournage ou devant 900 personnes, c'est aussi différent. Techniquement, au théâtre les comédiens marquent davantage les ruptures avec la voix, les expressions. Mais les appuis de jeu restent les mêmes. Les acteurs de cinéma intériorisent plus. Certaines actrices m'inspirent beaucoup dans leur travail sur la profondeur des sentiments.

Publié le 29/01/13

Modifié le 09/03/20

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