Logo Lumni

Oups, veuillez renseigner une adresse email valide

France Télévisions et l’INA traitent votre adresse e-mail afin de vous adresser respectivement les newsletters Lumni et Lumni Médiateurs FTV, la newsletter Lumni Enseignants INA. Pour exercer vos droits sur vos données personnelles, cliquez sur le lien de désabonnement intégré dans les newsletters ou contactez FTV ou l’INA. Pour en savoir plus, voir les politiques de confidentialité de FTV et de l’INA.

Kant serait-il le défenseur, ou même l’inventeur d’une morale austère et rigoriste ? Il convient cette fois de montrer que cette banale question est mal posée.

Austérité et rigorisme sont attachés au nom de Kant sans doute parce que la conception kantienne du devoir et, partant, de la volonté bonne, rejette hors de la moralité toute considération entretenant le moindre rapport avec l’intérêt, le plaisir et le bonheur. C’est donc qu’on imagine que le plaisir pur, selon Epicure par exemple, serait plus aimable, sans voir que la recherche de l’état d’ataraxie, c’est-à-dire d’indifférente sérénité, est redoutablement ascétique. Inversement, peut-être croit-on, avec par exemple La Rochefoucauld, que celui qui fait une action bonne y trouve intérêt et plaisir – ceux de la « bonne conscience » – là où le brigand, après tout, trouve intérêt et plaisir dans ses brigandages ; chacun ses préférences, dit-on !

potence

À des fins de clarification, rappelons deux exemples pris par Kant1 :

« supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait, en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu’il peut faire une chose parce qu’il a conscience qu’il doit (soll) la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue. » 2

Dans leur toute kantienne concision, ces lignes sont fort riches. Les quelques points suivants suffiront :

? 1. chacun voit bien que le « triomphe sur soi » dans le premier cas n’a rien de moral, mais relève au contraire du simple calcul d’intérêt. La maxime de conserver sa vie, « à tout prix » comme on le dit parfois, peut être généralisée sous la forme d’un jugement conditionnel du type : si tu veux X… alors tu dois Y. Kant nomme un tel impératif « hypothétique » (conditionnel).

? 2. Le second exemple porte aux extrêmes afin de mettre en jeu la vie, comme dans le premier cas. Si cette fois il paraît « possible de vaincre l’amour de la vie pour ne pas faire un faux témoignage qui conduirait un innocent à sa perte », c’est donc qu’il y a en nous une capacité à transcender notre complexion vitale : si nous sommes des êtres vivants, nous sommes aussi dotés d’un pouvoir tout autre que ceux qui relèvent de notre organisation corporelle et psychologique naturelle, sinon jamais les hommes n’iraient risquer leur vie pour des raisons qui leur semblent supérieures au simple fait de rester en vie. Il importe peu de nommer ce pouvoir « raison » ou « liberté ».

? 3. Avant d’en venir à la liberté, il faut encore remarquer l’importance qu’il y a à préciser que ce dont il est question dans ce passage concerne la conscience du devoir moral, laquelle est distincte de la réussite de l’action faite par devoir. C’est une chose de savoir ce qu’on doit faire – autre chose de savoir si on parviendra à l’effectuer. Cette scission détient une double portée : d’un côté, et comme toujours, il n’y a pas de passage direct qui irait de la « représentation » (de mon devoir) à la « réalité ». Il faut la mise à l’épreuve de l’expérience, et cette fois il s’agit de l’expérience par laquelle ma décision parvient à s’inscrire dans les faits. D’un autre côté, Kant, à juste titre croyons-nous, tient toujours à ne pas suspendre la bonté morale à la « réussite » ou « l’échec » de nos entreprises. Il la suspend à l’intention bonne, la volonté bonne, c’est-à-dire au fait de vouloir faire son devoir et rien d’autre, sans autre mobile que la reconnaissance de l’impérative nécessité morale.

? 4. C’est « sans hésiter » que notre homme reconnaîtra qu’il lui est possible de « vaincre son amour de la vie » pour ne pas céder à un ordre infâme. Aucun raisonnement, aucun argument ne sont nécessaires : je sais aussitôt que je ne dois pas céder. Cette conscience immédiate de pouvoir transcender l’ « amour de la vie » est inconditionnée. Ce qui ainsi commande selon une nécessité inconditionnée, Kant l’appelle l’impératif catégorique. Etant inconditionné, il est évidemment a priori – et trouve donc sa source dans la raison.

? 5. Enfin, Kant introduit un remarquable renversement : le plus souvent en effet, nous pensons qu’il faut connaître les capacités humaines avant d’assigner tâches et devoirs. L’ordre suivi par le philosophe est inverse : « je dois donc, je peux ». Or un tel renversement à son tour est lié à une affirmation majeure : nous n’avons aucune saisie immédiate de notre liberté. En ce sens, Kant fait sienne la leçon de Spinoza : nous nous croyons libres parce que nous ignorons immédiatement les causes de nos désirs et de nos affections. Rien du point de vue de la vie psychologique n’échappe à la causalité naturelle parce que nous relevons de l’ordre des phénomènes. Mais, contre Spinoza, Kant, on le voit, affirme que la conscience du devoir est immédiate et atteste que nous sommes dotés de liberté morale, ce qui fait que nos actes ne sont pas des chutes de grêle, mais nous sont imputables.

1critique de la raison pratique, § 6, scolie du problème ii, trad. alquié, p.u.f., 1960, p. 29-30.

2 C’est nous qui soulignons.

 

Publié le 11/02/13

Modifié le 13/11/19

Retrouve ce contenu dans :