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Kant serait-il donc un « entrepreneur général de démolition »,1 un véritable révolutionnaire ? Oui et non !

maximilien robespierre

Maximilien Robespierre

Il serait tentant d’effectuer un glissement, qui substituerait au « révolutionnaire de la philosophie », le philosophe de la Révolution.

C’est que Kant a bel et bien écrit sur la Révolution française et sur le procès du Roi : s’il condamna sans appel le tribunal qui prononça la sentence de mort comme une hérésie juridique, crime « inexpiable », puisque le Droit monarchique n’était pas aboli et les nouvelles institutions pas encore établies, en revanche, et à peu près seul de son espèce, jamais il ne désavoua la Révolution, tandis que ses contemporains, d’abord enthousiastes, tournèrent leur veste en arguant des crimes, violences et maux sans nombre de la guerre civile en France. En ce sens, on a pu appeler Kant « le Robespierre de la philosophie » puisqu’il ne désavouait pas le Robespierre de la politique. C’est que Kant voyait dans les épisodes français la lutte de tout un peuple pour son Droit.2 que, de loin, les spectateurs européens suivent l’événement et s’en enthousiasment parut à kant un signe plausible de la capacité morale de l’humanité autorisant l’espoir d’une amélioration historique future.3

Toutefois le « Robespierre de la philosophie » désigne plutôt en Kant celui qui effectua une révolution philosophique, que lui-même baptisa « révolution copernicienne ».
 

En quoi consiste au juste la « révolution copernicienne » de Kant ?

statue copernic varsovie recadrée

Statue de Copernic, Varsovie

Rappelons que Copernic, suivi en cela par Galilée puis par Newton, inaugure ce que Koyré appela la destruction du cosmos antique : en mettant non plus la Terre, mais le soleil immobile « au centre » pour faire tourner la Terre d’un double déplacement, et avec elle les autres corps célestes, Copernic d’abord, Galilée ensuite, faisaient de la Terre un corps céleste parmi les autres et rendaient possible l’unicité des lois de la physique alors que toute la cosmologie héritée d’Aristote attribuait aux corps célestes une matière très ténue, relevant d’une approche différente de celle des choses qui sont sur terre. Bref, Copernic, puis Galilée furent tenus pour hérétiques par l’Inquisition, comme s’il fallait que la Terre soit « au centre » pour que l’humanité continue d’être le couronnement de la création…

Kant aurait-il donc commis une hérésie analogue ? Le « démolisseur de la métaphysique » refuse que les chemins de la transcendance soient ceux de la connaissance, de sorte que nul, selon lui, ne peut prétendre avoir accès à une connaissance de Dieu et de l’immortalité de l’âme.

On a déjà compris que Kant présente l’affaire avec modestie, en se plaçant sur le terrain du rapport de notre connaissance à ses objets possibles. De même que Copernic se serait demandé si, en astronomie, nous ne serions pas plus heureux en supposant que c’est la Terre et non le soleil qui se meut, de même Kant propose-t-il qu’en matière de connaissance on suppose que ce sont les objets qui se règlent sur notre faculté de connaître et non l’inverse ! Si les « objets » se règlent sur notre esprit, cela veut dire que les connaissables sont nécessairement « les choses-pour-nous », c’est-à-dire toujours et seulement des phénomènes.
 

En quoi cette révolution philosophique est-elle novatrice ?

On peut dire, en simplifiant, que Kant rompt définitivement avec le dualisme de la raison et de la sensibilité, qui a sans doute largement dominé l’histoire de la pensée. Matérialisme, empirisme et sensualisme accordant le primat à la sensibilité, tandis qu’idéalisme et rationalisme accordent, quant à eux, priorité à la raison et à l’intelligence. Nous avons vu Kant récuser tout autant l’idéalisme que l’empirisme dogmatiques. Il dira que la philosophie critique est un « idéalisme transcendantal » (et non pas subjectif, comme selon lui, celui de Descartes) ; un tel idéalisme est en même temps un « réalisme empirique », et non un empirisme sensualiste qui fait s’évaporer la réalité en apparence pour nos perceptions. La réalité objective, loin d’être donnée à notre perception a, au contraire, besoin d’être établie par les méthodes de la connaissance ; c’est à ce titre que Kant accorde par exemple une valeur exemplaire au plan incliné de Galilée parce qu’il signe la nécessité que l’esprit se présente à l’entreprise de connaître en tenant, si on peut dire, d’une main « les principes de la rationalité » et de l’autre « ceux de l’expérience ».

Contre l’idéalisme, Kant en appelle à la nécessité pour toute connaissance de se tenir dans les limites de l’expérience possible, et non de croire que du concept à l’existence la conséquence est bonne. Mais, contre l’empirisme, Kant forge un concept neuf de l’expérience…

Si les vues révolutionnaires de Kant quant à la nature de la raison ont déjà été évoquées, il reste à dire un mot de ce qui touche à la sensibilité. À beaucoup d’égards, il faut voir en Kant un philosophe qui réhabilite la sensibilité en ce sens que Kant cesse de voir dans l’existence sensible la source de nos égarements et de nos erreurs. Coup de tonnerre dans le ciel de la métaphysique, on l’a vu : c’est la raison qui nous illusionne quand elle n’est pas « nettoyée » par la critique ! Pour autant, la réhabilitation kantienne de la sensibilité n’a rien à voir avec celle de Rousseau. Elle tient à ce que Kant découvre, à des titres divers, un a priori sensible.

1 l’expression est de mendelssohn. citation par cassirer in remarques sur l’interprétation de kant proposée par m. heidegger, trad. p. quillet, éd. beauchesne, 1972, p. 54.)

2 dans le conflit des facultés, kant parle du « droit qu’a un peuple de ne pas être empêché par d’autres puissances de se donner une constitution politique à son gré » et il précise que « seule est conforme au droit et moralement bonne la constitution d’un peuple qui est propre à éviter selon des principes la guerre offensive ; ce ne peut être que la constitution républicaine. » (op.cit., aubier, p. 223. ce qui est souligné l’est par kant.)

3 kant écrit :
« Peu importe si la révolution (...) réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités au point qu’un homme sensé qui la referait avec l’espoir de la mener à bien ne se résoudrait jamais à tenter l’expérience à ce prix – cette révolution trouve quand même dans les esprits de tous les spectateurs (qui ne sont pas eux-mêmes engagés dans ce jeu) une sympathie d’aspiration qui frise l’enthousiasme et dont la manifestation même comportait un danger ; cette sympathie par conséquent ne peut avoir d’autre cause qu’une disposition morale du genre humain »(ibid.)
Insistons : Kant écrit bien , puisque d’ailleurs il s’agit du Droit, que l’intérêt des spectateurs est de nature morale, et aucunement de nature esthétique ! – ce que pourtant beaucoup de lecteurs prétendent, suivant en cela le contre-sens délibéré de Hannah Arendt.

 

Publié le 11/02/13

Modifié le 14/01/20

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