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Emissions Lumni31:39Publié le 27/11/2020

Moraliser sans juger : Alcibiade et Gatsby

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Alcibiade et Gatsby sont deux personnages fameux, mystérieux, complexes et ambigus de la littérature. Pour eux, la question de la moralité se pose indiscutablement. Est-ce bien ce qu’ont voulu Plutarque et Fitzgerald, les auteurs qui les ont dépeints ? Est-il nécessaire de les juger ? Analyse croisée avec Florent, professeur de lettres classiques.

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Jugement et morale

Alcibiade est-il un traître, un arriviste, le plus beau de tous les Athéniens, vraiment ? Et Gatsby ? Son argent insolent, sa réussite douteuse, ses failles, faut-il se laisser impressionner ? On fait le constat que dans l’opinion, ces deux-là peuvent être les objets de jugements sévères. Est-ce bien ce qu’ont voulu ceux qui les ont dépeints, Plutarque et Fitzgerald ? Est-il nécessaire de juger Alcibiade et Gatsby ?

De Plutarque à Fitzgerald

I. La personnalité des deux auteurs

La personnalité de l’un comme de l’autre nous interdit d’imaginer qu’ils soient de sévères faiseurs de morale. Tous les deux, par leur formation ou tout simplement leur existence, ont appris à ne pas juger trop rapidement leurs semblables.

 

Plutarque (vers 50 après J.-C. - vers 125), homme d’une culture gréco-latine nécessairement faite de compromis et de concorde, philosophe soucieux de la vérité, platonicien conscient que les passions sont pour chacun de nous l’occasion d’un combat contre la raison, ne saurait écrire des vies pour dénigrer, ou exalter, aveuglément, les personnages qu’il choisit.

 

F. Scott Fitzgerald (1896 - 1940) fut un jeune homme de l’Ouest américain venu trouver à l’Est la reconnaissance. Le chemin fut difficile, d’autant que l’Amérique des années 1920 n’est pas si insouciante qu’on veut bien le croire : les fêtes, l’émancipation, certes, mais aussi la corruption et les scandales. Roman à la fois représentatif de son époque et en même temps clairvoyant sur les failles de chacun, Gatsby le magnifique est une plongée dans les fêlures du cœur humain.

II. La « Biographie » et la morale

Il n’est alors pas étonnant que Plutarque ait choisi une voie singulière pour faire vivre les personnages historiques qu’il nous propose. Conscient qu’il n’écrit pas de l’histoire (où le travail consiste à percer le secret de la causalité des événements) mais des « biographies », c’est-à-dire des textes qui s’intéressent au « genre de vie » mené par les hommes (c’est le sens qu’il faut retenir du mot grec bios dans ce composé), il fait reposer ses récits sur l’idée que la nature doit faire avec les circonstances historiques, avec la tychè : la vertu est un combat à mener.  Nick Carraway, le narrateur de Gatsby, dit sensiblement la même chose dès les premières lignes, plaçant alors l’ensemble du roman sous une mise en garde pour prévenir tout jugement hâtif sur les personnages.

III. Moraliste ou moralisateur ?

Pour prouver que ni Plutarque ni Fitzgerald ne sont des moralisateurs, des faiseurs de leçons, mais qu’ils doivent être considérés comme d’authentiques moralistes, c’est-à-dire des connaisseurs profonds et sincères du cœur humain, nous pouvons identifier un certain nombre de techniques narratives.

 

► Tout d’abord, les opinions, surtout négatives, sont toujours assumées par des personnages du récit, jamais par Plutarque (la figure de l’auteur apparaît bien dans les Vies parallèles) ni par Nick, le narrateur. Tout jugement sévère est ainsi estompé : Plutarque ne ment pas par omission en transmettant le témoignage, parfois rigoureux, des contemporains d’Alcibiade, mais il garde toujours une certaine distance, laissant le soin à son lecteur de tirer les enseignements qui lui semblent les meilleurs. Cette idée que le personnage appartient à son lecteur est une ferme caractéristique, d’ailleurs, du récit romanesque : polyphonique, mêlant guidage par le narrateur des anecdotes et multiplication des points de vue.

 

► Ensuite, on relève un grand nombre de passages où se font face des opinions opposées, souvent présentées avec des balancements dans de longues périodes pour montrer comment, finalement, le personnage si complexe d’Alcibiade ne saurait se réduire à un point de vue. Car c’est là la vérité, s’il en est, de son caractère : l’anomalia, l’aspérité, les contrastes. Un personnage insaisissable ne saurait être abrégé en quelques histoires résolues par des formules lapidaires. Tout se passe donc sous nos yeux de lecteurs, ultimes responsables des avis. Fitzgerald va d’ailleurs encore plus loin : plusieurs fois dans le roman reviennent ces yeux impressionnants du Dr T. J. Eckleburg, sur un panneau publicitaire. Ce regard est mystérieux ; en tout cas, affiche faisant la promotion d’un marchand de lunettes, ils sont ceux d’un myope et peut-être peut-on en déduire que la vérité d’un cœur humain, avec ses contradictions et ses fêlures, celui de Gatsby au premier chef, est bien difficile à atteindre.

 

► Enfin, les propos du héros, Alcibiade ou Gatsby, sont transcrits de façon assez singulière et mystérieuse. L’important, pour Plutarque comme pour Fitzgerald, semble être de maintenir justement l’idée qu’il reste toujours un décalage entre l’expression publique et la profondeur du sentiment.

Des œuvres comme miroir des hommes

Finalement, on peut bien conclure que l’un et l’autre ont bien voulu « moraliser », si l’on entend par là proposer une étude du cœur humain, labyrinthe dans lequel les pensées s’enchevêtrent au gré des événements. C’est en particulier pour cette raison que Plutarque comme Fitzgerald sont de grands auteurs : parce qu’ils se proposent de grandir avec nous, en nous invitant comme eux l’ont fait à « embellir » nos vies par la contemplation de ces vies qui sont « comme un miroir ». Plutarque nous invite, à sa suite, à « offrir l’hospitalité » à tous ces grands hommes qui ont jadis fait l’histoire. Cette invitation est d’autant plus avantageuse que le cœur de l’homme, en fait, n’a guère changé en quelques siècles : si la technique se fait plus performante, qui oserait dire que nous sommes moralement moins en peine que nos illustres prédécesseurs ? « Et c’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »

Réalisateur : Didier Fraisse

Producteur : France tv studio

Année de copyright : 2020

Année de production : 2020

Année de diffusion : 2020

Publié le 27/11/20

Modifié le 27/11/20

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