Règles et contraintes : l'œuvre de Perec est marquée par le manque

On voit généralement en Georges Perec un virtuose de l'écriture et des mots, un maître des procédés d'écriture formels qu'il a explorés grâce à l'Oulipo. Cependant, cette vision est réductrice et occulte une vocation de l'écriture plus profonde.

Une écriture du manque et de l'absence 

Face à la question douloureuse de la prise de parole (impossibilité de l’histoire personnelle) et au vide (perte de ses parents et de ses souvenirs), Perec choisit le potentiel d’expression illimité des contraintes. Car si l’écriture ne peut exprimer le vide, elle peut tout du moins le cerner, le baliser. Le manque, thème omniprésent dans toute l’œuvre perecquienne, trouve ainsi une forme d’expression via le lipogramme puisqu’il s’agit d’écrire en excluant totalement une des lettres de l’alphabet. La Disparition, lipogramme en e, dépasse ainsi le simple cadre de l’exercice oulipien.

Le choix de la lettre e n’est pas anodin, car il permet – au-delà d’une prouesse linguistique – d’exprimer l’histoire personnelle. L’écriture privée de sa voyelle la plus fréquente se retrouve alors amputée de près des deux tiers des mots de la langue française, dont les plus essentiels (ne, de, le, etc.). Il devient impossible de dire je et eux (qui désigne ses parents). Cet interdit provoque l’anéantissement du nom Perec et abolit la marque du féminin, renvoyant ainsi à la perte de ses parents, à la disparition – au sens littéral – de sa mère et l’absence de son histoire personnelle. Cette contrainte imprègne toute son œuvre, car il l’explore intensément sous des formes diverses. Ainsi les monovocalismes, les hétérogrammes ou le palindrome vertical sont également des lipogrammes, puisqu’une ou plusieurs lettres sont bannies. Perec travaille aussi à des types plus rares de lipogrammes comme « la contrainte du prisonnier » qui élimine toutes les lettres à jambages (ne reste que les lettres : a, c, e, m, n, o, r, s, v, w, x, z voire le i). La rigidité de telles contraintes peut sembler aliénante, car l’auteur ne peut plus dire ce qu’il veut comme il le désirerait le faire et chaque mot doit être minutieusement réfléchi. Pourtant ces règles qui prennent le pas sur l’inspiration débrident l’imagination. Comme Perec le démontre à travers La Disparition ou La Vie mode d’emploi, elles deviennent la source de toutes les possibilités.

 

Publié le 15/10/2012

Modifié le 10/05/2022

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