En 1798, le Directoire décide secrètement de mener une campagne militaire en Égypte et d’en confier la direction à Bonaparte, jeune et déjà célèbre général de 29 ans. Il s’agit tout autant d’éloigner cet ambitieux fort encombrant que de chasser les Anglais d’Orient. Une armée de plus de 35 000 hommes est réunie.

Une opération militaire

Après avoir échappé à la flotte anglaise de l’amiral Nelson, Bonaparte et ses troupes s’emparent d’Alexandrie le 1er juillet 1798. « Gloire au sultan, malédiction aux Mamelouks et bonheur au peuple d’Égypte » proclame aussitôt le général, qui souhaite se présenter en libérateur et non en conquérant, et précise qu’il respectera le Coran.

Débute une série de grands affrontements, avec la victoire des Pyramides, remportée le 21 juillet 1798 sur les Mamelouks. C’est là que Bonaparte aurait lancé sa fameuse apostrophe : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » Mais, quelques jours plus tard, Nelson détruit toute la flotte française dans la baie d’Aboukir. À deux reprises, les habitants du Caire se révoltent : l’insurrection est noyée dans le sang. Une partie des troupes poursuit les Mamelouks en Haute Égypte, tandis qu’une campagne en Syrie se termine, malgré quelques victoires, en défaite. La victoire d’Aboukir (1799) contre les Turcs laisse un temps espérer un retournement, mais la situation est désespérée.

Parmi les nombreuses raisons de cet échec figurent les difficiles conditions de vie des soldats : chaleur et poussière étouffantes, uniformes peu adaptés, manque de nourriture… La peste et la dysenterie paralysent les troupes, lemoral faiblit.

la bataille d'aboukir, 25 juillet 1799
La Bataille d’Aboukir, 25 juillet 1799, huile sur toile, Le Jeune
Etablissement public du musée et domaine de Versailles.
© RMN – © Gérard Blot / Jean Schormans


De son côté, Bonaparte administre le pays en s’appuyant sur les hauts dignitaires autochtones, qu’il réunit dans des diwans. Mais il finit par comprendre que, tant du point de vue militaire que politique, la situation est sans issue : dans la nuit du 22 août 1799, il quitte discrètement le pays pour rentrer en France. Le général Kléber, à qui il a confié le commandement de l’armée, remporte à Héliopolis une dernière victoire sur les Turcs, avant d’être assassiné. Le général Menou, qui prend sa suite, est finalement contraint de capituler, le 2 septembre 1801. C’est la fin du rêve oriental de Bonaparte. 

Une armée de scientifiques

L’expédition militaire s’est certes accompagnée de tueries effroyables et d’exactions en tout genre. Mais en même temps, elle a permis des études innombrables, dans tous les domaines des sciences et des arts. Car Bonaparte a demandé qu’un nombre de savants tout à fait inhabituel — près de 170 — accompagne l’armée.

Dès le débarquement, voici donc ces soldats d’un nouveau genre, les meilleurs dans leur branche en dépit de leur jeune âge, qui se mettent à étudier l’artisanat et l’agriculture, à collecter plantes, animaux ou roches et à dessiner, dans un inconfort permanent, instruments de musique, maisons, mosquées ou antiquités pharaoniques. Dominique-Vivant Denon dira combien il était heureux de trouver, en guise de table à dessin, les genoux d’un soldat… Dès le 22 août 1798, Bonaparte fonde l’Institut d’Égypte, qui regroupe les plus éminents d’entre eux.

savants mesurant la main du colosse de ramsès ii
Savants mesurant la main du colosse de Ramsès II
Description de l’Égypte, Paris, 1809-1829,
André Dutertre (dessinateur), Delignon (graveur),
Musée national des Châteaux de Malmaison
© Naguib-Michel Sidhom

 

Leur travail est également placé sous le signe des échanges. Ils ont pour charge d’améliorer le sort des Égyptiens et des troupes en travaillant à la transformation du pays. Il leur est demandé de participer aux tâches d’administration et de mise en valeur du pays. Ils expliquent et enseignent des techniques occidentales, parfois à l’aide d’expériences spectaculaires. Le chroniqueur Abd al-Rahman al-Jabarti (1754-1825) décrit dans son journal, rédigé pendant l’expédition française, une machine « dans laquelle tournait un verre et qui, par son mouvement, produisait des étincelles à l’approche d’une masse et émettait des crépitations » ; il précise que, si on la touchait, on recevait alors une secousse. Mais la démonstration d’une montgolfière s’élevant dans les airs le laisse de marbre…

Les savants recueillent également des savoir-faire locaux : la médecine les intéresse, mais aussi quantité d’autres domaines, moulins à plâtre, norias, « fours à poulet » pour faire éclore les poussins en grand nombre sans l’aide des poules, autant de techniques qui seront rapportées en France et feront l’objet de publications.

Tous ceux qui ont participé à la campagne d’Égypte en seront marqués à vie. Tous demeureront pour leurs contemporains « les Égyptiens ».

Jean-Marcel Humbert © Institut du Monde Arabe - 2008

Publié le 18/04/2013

Modifié le 21/04/2021

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