Penser le numérique

Le numérique et ses sciences dans le réel

Publié le 01/07/19Modifié le 06/11/19

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La notion d'ontologie en informatique

L'ingénierie des connaissances et du web sémantique sont en fait des disciplines, des outils technologiques qu'on utilise pour formaliser un certain nombre de domaines, qui ne sont pas forcément scientifiques.  C'est-à-dire, formaliser à l'intérieur de ces domaines, les objets et les relations qu'ils peuvent avoir avec d'autres objets. 

  • On peut à la fois faire des ontologies concernant des objets, des processus de travail. Tout ce qu'on peut formaliser à des fins, finalement, d'informatisation. C'est un projet qui en fait était porté précédemment par l'intelligence artificielle, notamment par les systèmes experts. L'idée était d'avoir un domaine qu'on pouvait formaliser afin de permettre à des machines de faire des inférences, des raisonnements à partir des entités de ce domaine et de permettre de générer des connaissances.
  • Le mot ontologie a été importé de la philosophie par le créateur de l'intelligence artificielle John McCarthy, celle qu'on appelle l'intelligence artificielle logique. Il existe d'autres courants de l'intelligence artificielle à côté. 
  • Le mot ontologie a une histoire complexe et désigne à la fois quand il apparaît, une théorie de l'objet. Il a été popularisé comme étant une théorie de ce qui existe. On va dire que c'est une théorie de ce qui existe dans sa version popularisée. Ce mot a été adopté par John McCarthy pour finalement désigner ce qui existe à l'intérieur d'un domaine. On va formaliser ce qui existe dans un domaine, les objets et les relations qu'ils ont avec d'autres objets, comme indiqué précédemment. En philosophie, on parle plutôt d'ontologie au singulier, c'est un concept philosophique extrêmement important.
  • L'informatique s'est emparée de ce mot avec l'idée qu'il y avait des ontologies de domaines. Donc il y a une différence entre les 2, les ontologies informatiques sont des artefacts techniques. Les ontologies philosophiques ne sont pas tout à fait des artefacts techniques, les ontologies s'entendent au pluriel. Néanmoins, même s'il y a une transformation du sens, évidemment qui est importante de l'un à l'autre, il y a des constantes qui demeurent, et notamment le fait qu'en informatique, on va principalement chercher du côté de la philosophie, des outils pour modéliser justement ces domaines et ces situations. On va utiliser ce qu'on appelle les ontologies de haut niveau pour avoir des concepts permettant de décrire la réalité de manière très abstraite.
  •  On va aller chercher du côté de la philosophie, c'est ce que font les ingénieurs des connaissances. De quoi finalement bien peupler ces concepts et raccorder ces ontologies les unes aux autres. On a d'ailleurs des philosophes qui travaillent maintenant dans le domaine des ontologies informatiques, comme Barry Smith notamment, qui se dit ontologue, bien que philosophe. Après, il ne fait pas non plus des ontologies comme le font peut-être les gens qui travaillent habituellement en ingénierie des connaissances, il le fait plutôt à la manière d'un philosophe, donc c'est intéressant d'avoir ce dialogue et ce regard sans forcément adhérer à une vision plutôt qu'à une autre, de manière intégrale. 

Transformations de concepts et de valeurs dans le monde numérique

Ce devenir finalement numérique est quelque chose d'intéressant dans la mesure où c'est un point qu'il semble vraiment important de comprendre. Quelque chose qui avait été noté notamment avec l'intelligence artificielle par un chercheur qui s'appelle Phil Agre qui a commencé d'ailleurs en intelligence artificielle et en sciences sociales. Il remarquait qu'avec l'intelligence artificielle, on va formaliser des domaines. Mais le numérique va de manière générale faire des modèles pour tout un tas de domaines. En les formalisant, on va les rendre opérationnels, opérationnalisables, mais sans forcément toujours être fidèle au domaine formalisé.

  • Ce que fait le numérique, c'est qu'il s'empare d'un certain nombre de concepts, de pratiques, de valeurs, qu'il les formalise, qu'il les opérationnalise, qu'il les numérise tout simplement, mais ce faisant, il les transforme. Si je peux prendre un exemple, celui de la confiance numérique, la confiance telle qu'elle est définie par les sociologues, consistera plutôt à ne pas savoir quelque chose : elle est de l'ordre du non-savoir en fait la confiance. 
  • Et d'une certaine manière, en opérationnalisant la confiance, on aboutit au résultat inverse qui est, qu'on opérationnalise en fait la défiance. Donc le numérique transforme les valeurs ou les entités qu'il opérationnalise, et parfois les transforme dans le sens opposé de ce qu'elles étaient précédemment. Ce serait le cas aussi avec la loi, qui est un bon exemple pour ça, qui fait le lien d'ailleurs avec les ontologies évoquées précédemment. Puisqu'il y a des ontologies justement juridiques pour essayer de comprendre, faire des raisonnements à partir du droit, mais une des évolutions importantes de ces dernières années, c'est comment le droit qui est normalement un droit a posteriori, c'est-à-dire, la justice est rendue a posteriori, à l'issue d'un procès, d'un jugement, etc. Aujourd'hui, on a une transformation du droit qui devient un droit a priori, c'est-à-dire un droit préemptif, si vous voulez c'est comme les guerres, "preemptive wars", là c'est pareil, c'est le droit qui se transforme aussi de cette manière-là. Le droit vise maintenant à prévenir un certain nombre de crimes ou de délits.
  • Et donc on va demander à des tiers, qui peuvent être d'ailleurs des entreprises, d'utiliser leurs algorithmes, d'utiliser leurs données auxquelles elles ont accès concernant les personnes, pour justement permettre d'éviter qu'un certain nombre de crimes ou de conduites aient lieu, donc là aussi on a une transformation, on passe de l'a posteriori à l'a priori. L'a priori juridique n'aurait eu aucun sens précédemment, mais outiller techniquement par le numérique, il tend à devenir la nouvelle norme. Donc c'est là où d'une certaine manière, c'est quelque chose qu'il faut vraiment essayer de penser, c'est la manière dont le numérique non seulement transforme le monde. Le monde devient numérique, mais ce devenir change un certain nombre de pratiques et de valeurs ce faisant, et il n'est pas certain que les valeurs nouvelles qui émergent soient des valeurs dans lesquelles on se reconnaisse toujours.

La fin du monde numérique 

  • Le monde devient numérique, si on regarde les choses un petit peu de près, le monde n'a pas les moyens de le rester, en fait, numérique, et ça c'est un point très important puisque le numérique ce n'est pas simplement de la science informatique, c'est aussi des développements concrets, matériels, qui demandent des métaux, des ressources, de l'énergie, etc. Et dans cette perspective-là, ça coûte finalement très cher de faire du numérique. Les outils de machine learning par exemple, de deep learning qu'utilisent les grandes entreprises, les algorithmes qui mobilisent, consomment énormément d'énergie, donc ce ne sont pas forcément des choses généralisables dans toutes les situations, toutes les circonstances.
  • L'intérêt de tout ça, c'est de dire qu'à la fois le monde devient numérique, qu'il ne peut pas le rester, et que tout ça va très vite, en fait. Il ne faut pas simplement penser qu'on est dans une révolution et puis s'installer dans cette idée rassurante.
  •  Il y a une évolution, c'est celle-ci, mais se dire qu'on a affaire à une évolution qui est parallèle à d'autres évolutions, comme par exemple le changement climatique, les perspectives d'effondrement dont on peut parler par ailleurs, et qu'il va falloir penser finalement tous ces éléments-là de concert. L
  • Donc c'est là où ces cultures numériques sont des cultures en partie temporaires ; ce devenir numérique du monde est un devenir en partie temporaire et c'est ça qui est très difficile aujourd'hui à penser.

Conclusion : l'expression "monde numérique"

  • Alors pour conclure, c'est dans l'expression "monde numérique" qu'il faut peut-être chercher justement des pistes de réflexion par rapport à tous les problèmes ou toutes les problématiques mentionnées. Notamment parce que finalement le lien entre le monde et numérique ne va pas du tout de soi.
  • On peut considérer que justement le monde n'est pas a priori numérique, il n'est pas discret, il n'est pas digital, il faut le discrétiser, il faut le digitaliser. Il y a une production du monde numérique qui elle-même, a un coût important en termes de matériel. Donc dire que le monde devient numérique, ça ne se fait pas comme ça, cela se fait avec des processus qui sont longs et coûteux.
  • Et donc il y a une dialectique ici à penser entre ce monde qui devient numérique, quel est-il ? Qu'est-ce que nous abandonnons de l'Ancien Monde ? Qu'est-ce que nous ne pouvons pas finalement aussi abandonner ? Qu'est-ce que nous gardons ? Donc il y a une question finalement d'héritage qui va se poser au cœur de ce devenir numérique du monde. Et si on considère en plus que le monde ne peut pas rester finalement numérique, nous devons penser "C'est une deuxième surcouche, de quoi nous allons hériter du monde numérique ?"
  • Parce que celui-ci va peut-être être appelé à disparaître, donc on est dans des questions aussi qui sont des questions héritées du monde, héritées du monde numérique : Qu'est-ce qu'on garde ? Qu'est-ce qu'on laisse de côté ? Et ça, ce sont vraiment les questions qui se posent pour l'avenir et notamment pour les jeunes.

Nom de l'auteur : Liliane Kahmsay / Florent Masseglia

Producteur : Inria

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